
Le baiser est-il le langage universel de la bouche des Hommes? Il est bien partagé en tout cas, exactement comme s’il relevait du bon sens. Cette habitude tenace a même survécu aux mesures barrières contre la Covid-19. C’est dire comment il est important pour une certaine humanité. C’est peut-être le baiser qui nous rend humains finalement. Il peut être affectif, romantique ou social, mais toujours il rapproche les gens, corps et esprit. Pour beaucoup c’est une habitude qui vient essentiellement d’occident, et qui a été plus ou moins intégrée. Un tour dans l’histoire du baiser occidental (notamment le fameux « french kiss ») et on apprend que lui-même viendrait d’Inde, que ce baiser des plus coquins trône tranquillement dans les pages du Kamasutra. L’action d’embrasser est culturellement connotée. On va du salut par la bouche, à l’expression de la fraternité et de la paix, de la tendresse et de l’amour. Nous allons nous intéresser au baiser que partagent les amoureux, au Japon et au Cameroun.

JAPON: DU BAISER CHASTE AU BAISER ÉLECTRONIQUE:
Il n’est pas bien vu que les amoureux s’embrassent sur la bouche en public, au Japon. Le baiser est un acte romantique qu’on savoure en privé. Ce qu’on comprend bien quand on sait que les démonstrations d’affection sont rares, et souvent mal vues.
Les japonais n’ont pour autant pas échappé au fameux « french kiss », le baiser français qui est dans toutes les bouches dans la grande majorité des pays du monde, environ 168 pays. Le « furenchi kissu » ou (フレンチ・キス), est au Japon, un baiser profond, avec la participation active de la langue, dans une exubérance qui tranche avec la légendaire retenue japonaise.
Le baiser est un produit importé au Japon, son nom dit tout sur sa provenance: kissu, (キッス) qui vient de l’anglais « kiss ». Évidemment, il y a des produit du cru comme chū, (ちゅう), chuu est une onomatopée qui est l’équivalent du « smack ». C’est un terme familier souvent utilisé pour désigner un baiser d’enfant, un bon bec, un tendre poutou. Pour l’action d’embrasser, on peut utiliser le verbe kuchizukeru (口づける), qui signifie joindre les bouches, il comporte une nuance romantique. Seppun (接吻)est un terme plus formel pour désigner un baiser, que l’on retrouve surtout dans les écrits anciens. Beeze, (ベーゼ) quant à lui est un emprunt au mot français « baiser ».

Il n’existe pas de « baisers de salutation » au Japon, comme ceux connus en France par exemple. Les baisers sont réservés à la personne qu’on aime d’amour, c’est-à-dire un partenaire ou un enfant. Ils se font facilement sur la joue ou sur le front, avec plus de cérémonies sur la bouche. Il semblerait donc que les japonais préféreraient des gestes subtils, aux câlins et aux baisers audacieux. On peut se tenir la main, et même s’embrasser « romantiquement » en public, mais il serait peut-être mal vu de le faire dans un train, dans le métro, dans le bus, où l’acte serait jugé impoli pour l’assistance, trop proche dans cet espace restreint.
Il y a un concept qui m’a étonnée, le baiser indirect, où deux personnes partagent un même verre ou une même tasse, posent les lèvres sur les traces des lèvres de l’autre, ce qui donne un baiser indirect. Ce baiser est un partage intime qui bouleverse les deux parties. Son élégance et sa grâce sont amplifiés par son côté transitionnel (le verre, la tasse, l’action de boire l’un après l’autre). Il repose sur une stimulation de l’imagination érotique et convient aux personnes qui n’ont pas envie de se peloter grossièrement.
Des études montrent cependant que les jeunes japonais s’embrassent de moins en moins, et les restrictions liées à la lutte contre la Covid-19 sont venues renforcer cette tendance baissière.
Les « premiers baisers » commencent tard et sont désormais rares. Une majorité de jeunes lycéens n’ont pas encore vécu l’expérience et ne semblent pas tentés de la vivre. Cette attitude qui révèle un désintérêt croissant pour les relations amoureuses inquiète les autorités. Ce désintérêt pour les relations amoureuses (voire les relations sexuelles) est fortement lié à la baisse de la natalité que connaît le pays.
Si le baiser semble has been, il a tout de même des adeptes qui le pratiquent avec des variantes typiques, ainsi le « baiser japonais » est connu comme celui où on plaque ses lèvres sur celles de son partenaire, et on souffle dans sa bouche.

En fait, il existe plusieurs « baisers japonais » qui sont l’expression d’une créativité évidente dans le domaine. La dernière trouvaille, le « baiser électronique », via l’application Skype. Les japonais ont inventé un appareil, le Kiss Translation Device, qui permet aux couples de s’embrasser à distance. Il comporte deux boîtiers, équipés chacun d’une canule qui sera placée dans la bouche. Les mouvements de langue de l’un sont reproduits par la canule de l’autre, ce qui permet d’embrasser à distance, en ressentant sur ses lèvres les effets d’un baiser.
Le baiser reste donc le mode d’expression privilégié de la proximité affective et amoureuse.

CAMEROUN: ON EMBRASSE COMME LES BLANCS
Nos ancêtres ne s’embrassaient pas. Et cela n’avait rien à voir avec le fait que l’usage du dentifrice ne fût pas encore repandu. C’était que la bouche n’était pas seulement ce que nous en faisons aujourd’hui, le canal pour s’empiffrer ou pour calomnier, avec entre les deux des repentirs et des prières plus ou moins sincères. Pour nos ancêtres, une âme pouvait être aspirée par la bouche. La bouche pouvait aussi mener aux secrets tapis dans le ventre. Par la bouche, on pouvait prendre beaucoup et donner en retour ce qui est mauvais, c’est-à-dire une maladie, une malédiction, la malchance, etc. Certains vieux continuent de trouver ce « mangement de bouche » dégoûtant et critiquent cette affaire de jeunes qui se croient obligés de faire comme les blancs.
Le baiser est effectivement arrivé dans les valises des colons. Les films, romans-photos et littérature à l’eau de rose ont achevé de répandre la pratique.
Le baiser que les camerounais ont adopté c’est le « french kiss », le baiser avec la langue qui s’insinue, fouille, farfouille. Un baiser lascif et langoureux aujourd’hui mondialement connu. Le nom savant de ce type de baiser intrabuccal est le « cataglottisme », un terme qui à lui seul malmène déjà la langue, avant que deux langues s’entremêlent dans les bouches dans le cadre de ce baiser profond.

S’embrasser dans la rue vous expose à des amendes pour « atteinte aux bonnes mœurs » ou pour des « attentats à la pudeur « , aussi vous ne verrez jamais des amoureux s’embrasser dans les rues de Yaoundé par exemple, et même dans le reste du pays. Se tenir la main pourrait même déjà passer pour acte révolutionnaire. S’aimer ne justifie pas qu’on a le droit de piétiner les bonnes mœurs. Les enfants n’ont pratiquement jamais vu les parents s’embrasser et je ne pense pas qu’un tel spectacle les laisserait sans gêne.
Les jeunes mariés sont invités à s’embrasser devant M. le maire, pour sceller leur union, mais il faut voir comment ces embrassades sont, soit trop timides, soit sauvages et goulues. Le colon ne nous a malheureusement pas laissé la notice d’exécution du baiser. C’est là qu’interviennent toutes sortes de tâtonnements, de convictions fausses, de freestyles échevelés. Comme un peu partout dans le monde, il faut apprendre à embrasser. Et ceux qui sont convaincus d’être nés avec la sensualité chevillée à la mélanine, pensent avoir la science du baiser infuse. Certains bantous pensent que la nature les a pourvus de lèvres conséquentes seulement pour faire d’eux des dieux du baiser. Ils oublient alors que le baiser a voyagé jusqu’à eux, et que certains voyages changent la nature des choses. Ils y mettent toute leur fougue, flots de salive et dents comprises, et parfois très peu de dextérité.
Certains apprendront à leurs dépens qu’il peut être très important de savoir embrasser. Que de relations sont mortes dans l’œuf après un baiser désastreux ! Les plaintes sont nombreuses: « Il m’a rempli la bouche de salive, c’était moche », « Maaama, la fille-là voulait avaler mon nez, si tu vois comment elle ouvre sa bouche! J’ai tout fait. « Ferme un peu ta bouche », rien, quand je m’avance elle fait haaaaa. Ptsuiiiiip ». « Les gars qui ont les dents qui avancent là, moi je les fuis. Leurs dents entrent en compétition avec mes propres dents qui avancent aussi ooo ». « Il m’a blessée à la lèvre, il l’a mordue trop fort ».
Comment positionner sa langue, quelle est l’ampleur des pressions qu’on peut se permettre ? Beaucoup se jettent dans le baiser, sans même se poser ces questions. Le baiser devient alors envahissant et gênant, et si par malheur s’ajoute une défaillance de l’hygiène buccale, le baiser devient une corvée.
« Mélanger les salives » n’est pas anodin, la salive contient de la testostérone, qui augmente le désir sexuel des partenaires. On peut donc comprendre la place de choix qu’a le baiser dans les préliminaires amoureux. Il met les gens en condition en déclenchant la libération d’endorphines, des analgésiques naturels auxquels nous devons nos sensations d’euphorie. Aux endorphines succède la dopamine, une hormone associée au plaisir et à la récompense. Le baiser renforce aussi l’attirance/attachement et mène lentement mais sûrement à la conclusion extatique.
Le baiser venu d’ailleurs a donc séduit les camerounais tout simplement parce qu’il est bon. Oui, il a vraiment très bon goût. Il est aussi le baromètre de la relation, quand s’amoncèlent les problèmes, on ne s’embrasse plus.
Tout le monde n’a pas adopté le « French kiss « . Déjà, ce baiser doit son nom aux soldats américains. De braves rejetons du puritanisme anglican, qui découvrent, dans les affres de la première guerre mondiale, que les français sont de chauds lapins qui embrassent les filles en leur mettant la langue profondément dans la bouche. Ils appellent ça « galocher », « rouler une pelle », ou un patin. Les américains appelleront ce baiser aussi coquin qu’audacieux, le « french kiss ». Ce baiser se répandra autant en Amérique latine, qu’en Asie, mais pratiquement pas en Inde. Il est rare de voir des « french kiss » dans les productions pourtant très romantiques de Bollywood, parce que le baiser public y est encore tabou, il semble aussi l’être dans les intimités.
Au Cameroun, les gens s’embrassent ailleurs que devant les caméras, devant un public, dans la rue, etc. Mais, le baiser est bien présent et préside aux transports romantiques ou tout simplement concupiscents.
Si les lycéens japonais s’embrassent de moins en moins et tard, au Cameroun c’est l’inverse, les lycéens sont pressés d’expérimenter leur premier baiser, même s’il y a beaucoup de chance qu’il soit maladroit, parce que mal préparé. C’est la première étape qui montre qu’on est grand, avant le premier rapport sexuel. C’est d’autant plus excitant qu’ils savent que les parents n’approuveraient pas. On garde de beaux souvenirs de ses premiers émois ou pas. Et on peut embrasser mal toute sa vie.

Certaines maladies font naître des questions quand à l’inocuité du baiser. On se souvient du » est-ce qu’on peut attraper le Vih-Sida en embrassant? ». La transmission de certaines hépatites suscite les mêmes inquiétudes. La conclusion de certaines études est que le risque est extrêmement faible pour le Sida par exemple, car la transmission nécessiterait des plaies ouvertes. Concernant la transmission de l’hépatite B, le baiser est aussi un mode d’infection peu probable. Cependant, les baisers profonds qui impliquent l’échange de grandes quantités de salive peuvent entraîner une infection s’il y a des coupures ou des abrasions dans la bouche de la personne infectée, en particulier si elle a une charge virale élevée. La syphilis pourrait aussi être transmise par un baiser profond et prolongé, mais cela nécessite généralement un contact avec une lésion active.
Le baiser n’a pas fini de sceller les amours, entre tous les amoureux du monde entier. Il continue d’avoir ses experts et ses apprentis maladroits. La créativité des uns et des autres engendre des variantes dont certaines ne sont pas seulement étonnantes mais carrément excentriques. Pour que le baiser meure, il faudra bien que les bouches meurent avant.
