
Environ 4500 ans avant J-C, la chaleur du sable était impitoyable pour la plante des pieds dans le désert du Sahara. Il fallait faire quelque chose pour que l’humanité continue d’avancer, toujours travaillant, toujours la jambe aussi alerte que le bras. Ainsi, les Égyptiens ont inventé les premières sandales, en greffant des lanières de cuir à une semelle de papyrus tressé. De l’ouvrier au pharaon, tous les pieds feront allégeance à la sandale. Elle devient « tong » quand les américains découvrent les zōri-geta japonaises, à la fin de la 2ème guerre mondiale. C’est ce modèle qui a gagné le monde entier, jusqu’au Cameroun, où règnent les célèbres « sans confiance ».

LES GETA JAPONAISES: UN EMBLÈME NATIONAL
Qui n’a pas regardé avec curiosité les pieds d’un samouraï, d’un aristocrate japonais ou tout simplement ceux d’une geishas ? Tous portant des chaussures peu ordinaires sous d’autres cieux, les geta (下駄).
Les geta sont des chaussures traditionnelles japonaises qui ressemblent à la fois à des sabots, par leur semelle en bois surélevée, et à des tongs, par leur bride en tissu, en forme de Y. Pratiques, les geta permettent de surélever la personne qui les porte, afin d’éviter que son magnifique kimono ou son yukata ((浴衣 ), littéralement « vêtement de bain »), désigne un kimono léger d’été et unisexe), ne soient traînés dans la boue ou dans la neige, ou ne soient souillés par les résidus du travail.
L’origine des geta remonte à plusieurs siècles, elles étaient alors portées par les paysans, pour se protéger de la boue.
Les geta sont portées aussi bien par les hommes que les femmes, les deux pieds sont similaires (ce qui évacue le risque d’inverser la gauche et la droite comme pour les chaussures occidentales, et permet de les enfiler plus rapidement). Elles font un bruit de claquement particulier, caractéristique de leur usage. C’est le typique « karankoron », un claquement ou un frottement produit par les semelles de bois des geta. Les okobo geta sont aussi appelées pokkuri, bokkuri ou koppori, à cause du bruit fait en marchant quand on les porte.

Il existe de nombreuses formes de geta, mais elles sont toujours reconnaissables par leur semelle en bois appelée « dai », une lanière en tissu en forme de Y appelée « hanao ». Ce qui différencie les geta, ce sont les dents que porte la semelle, appelées « ha », elles font la différence entre la geta sécurisée (deux dents « ha » de 5 cm environ) et la geta périlleuse (par exemple la geta à une dent, la tengu geta, dont l’unique dent peut mesurer 20 cm).
En dehors d’aspects esthétiques et fonctionnels évidents, les geta ont la réputation d’avoir des vertus thérapeutiques. Leur usage fréquent renforce autant la posture que l’équilibre du corps. En effet, les geta sollicitent les muscles du dos et des jambes. Quand on les porte de manière adéquate, c’est-à-dire avec le talon qui dépasse légèrement l’arrière de la semelle, on pourra constater des effets bénéfiques sur la posture corporelle, de même que sur les tensions et crispations du dos. Le port des geta peut aussi contribuer à améliorer la circulation sanguine au niveau de la voûte plantaire.
Il existe des geta variées, qui dévoilent des fonctionnalités, et même des statuts sociaux particuliers.

Hiyori geta: les plus simples, avec deux dents (ha) d’environ 5 cm qui font un bruit de claquement reconnaissable au sol;
Tengu geta: la geta périlleuse, avec une dent. C’est la geta des professionnels, que portera par exemple un maître sushi, en cuisine, pour éviter que les déchets qui s’entassent au sol salissent ses vêtements.
Cependant, c’est la meilleure pour l’équilibre de votre corps. La porter fréquemment peut rendre le haut de votre corps plus fort;
Senryou-geta : avec l’avant coupé de manière oblique sur le dessous;
Menkoi geta: est essentiellement pour les enfants, très appréciée comme cadeau de naissance. Le mot menkoi signifie la même chose que kawaii (mignon). C’est une geta plus ronde et plus large ;
Bankara geta (ou gakusei geta) : la geta des étudiants. Les dents sont plus hautes et surtout on peut les remplacer lorsqu’elles sont usées, contrairement aux geta traditionnelles faites d’un seul morceau de bois ; de plus, la forme du dessous du dai n’est pas plate ;
Mitsu-ashi geta (ou oiran geta) : la geta à trois dents, généralement en laque noire, on ne les voit que lors des festivals. Avec leurs 03 dents de 22 cm, elles sont plus hautes et plus imposantes que les autres geta. Elles étaient réservées aux « oiran », les courtisanes de l’époque;
Ukon geta: les plus modernes. Le terme ukon geta regroupe toutes les versions modernes de la geta japonaise. Ces chaussures sont en général plus faciles à porter. Elles ont une semelle plate, comme des claquettes. On peut les porter avec une tenue moderne ou avec un kimono;
La zōri-geta est la mère des tongs modernes. Elle a inspiré entre autres les célèbres tongs brésiliennes de la marque Havaianas. Elle est faite d’une semelle en paille de riz et d’une lanière en tissu.

Les zōri-geta allient confort et simplicité, notamment avec des matériaux plus souples et plus légers que les autres geta.
Le mot “Tong” vient d’ailleurs de l’anglais “Thong” qui signifie “lanière”. Un terme qu’auraient utilisé les Américains durant la guerre du Vietnam pour désigner cette chaussure atypique qui allait bientôt conquérir le monde entier
Les zōri-geta sont démocratiques par leur prix abordable pour le commun des japonais.
Elles ont aussi l’avantage de sécher rapidement et permettant la circulation de l’air autour des pieds. Elles sont adaptées aux climats humides du Japon. Elles permettent en outre de se déchausser rapidement en entrant dans les bâtiments traditionnels ou dans les logements.

Les zōri contemporaines, sont portées avec des tabi: (足袋), littéralement « sac à pied »). Ce sont des chaussettes à doigt (avec une séparation visible après le gros orteil), généralement blanches, qui sont devenues l’accessoire indispensable du traditionnel kimono, notamment porté dans les grandes occasions, mais aussi dans la vie quotidienne, en particulier par les femmes âgées peu habituées aux chaussures fermées.
Maintenant que les japonais ont adopté les chaussures modernes occidentales, les geta se font rares. Heureusement, certains modèles comme les zōri-geta sont encore portés avec les yukata, mais aussi avec des vêtements occidentaux, généralement lors des festivals.

LA « SANS CONFIANCE » RÈGNE EN TOUTE CONFIANCE
Ce n’est pas une sandale traditionnelle comme la geta japonaise, mais elle est la sandale la plus portée au Cameroun. La première que portent les enfants dès que leurs orteils sont aptes à retenir la lanière de la tong. La « sans confiance » camerounaise est une tong, un mot que les camerounais emploient rarement, ils lui préfèrent le terme générique de « babouche ».
Les français vulgarisent l’usage de la tong au Cameroun en la vendant dans leur célèbre magasin Bata, à la fin des années 50. Des articles confectionnés en Chine, puis un peu par les locaux, alimentent aujourd’hui marché toujours demandeur. De sorte qu’un camerounais peut dire que les « sans confiance » sont versées au marché, bomayé, c’est-à-dire en quantité industrielle.
Dans un milieu où les gens allaient volontiers à pieds nus, se sentant plus à l’aise avec la plante des pieds communiant et communiquant avec la bonne terre des sentiers, la tong est arrivée pour faire la différence.
Les personnes civilisées n’allaient pas ou plus pieds nus. De belles babouches sentant bon le caoutchouc, c’était le must have des coquets et coquettes, en plus de montrer la différence entre ceux qui pouvaient en acheter et les autres qui ne pouvaient pas. Certains qui en avaient acheté se disaient incommodés par cette sandale qu’il fallait traîner et qui manquait de discrétion, on entendait son flip flap de loin. Que faire d’une sandale qui allait alerter les animaux dans la forêt, comme si on s’était muni d’un haut-parleur pour aller chasser? Et les autres de renchérir: quand on prenait l’habitude de protéger ses pieds par des « sans confiance », on ne pouvait plus avoir la plante des pieds caractéristique des villageois, dure comme si elle voulait se faire sabot de mouton. Porter des « babouches sans confiance » était donc le premier pas vers la modernité. Il n’était pas rare de voir de grands chefs traditionnels les arborer fièrement lors de cérémonies officielles.

J’ai d’ailleurs appris avec stupéfaction qu’un de mes oncles, admis à l’École Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM), dans les années 70, y allait tranquillement avec ses confortables « sans confiance » aux pieds.
Les citadins n’hésitaient pas, quand ils rentraient au village pour les vacances, à en mettre plein la vue aux villageois, avec leurs « sans confiance » de diverses couleurs. Finis les pieds sales et les orteils évasés par la prolifération des chiques, les « sans confiance » venaient faire barrière à la nudité du pied, qui l’exposait aussi à toute sorte de traumatismes (coupures, écorchures, plaies qui n’arrivent pas à guérir, etc).
La babouche « sans confiance » a fait son petit chemin, toujours en plastique, avec des semelles plus ou moins épaisses, plus ou moins bariolées. Elle a tellement fait son chemin qu’on a commencé à l’interdire, dans certaines écoles, dans certaines structures administratives, où il était impératif d’être bien chaussé, parce que porter des « sans confiance » c’était être chaussé comme tout le monde, et surtout de manière informelle.
Peu se souviennent de leur première paire de « sans confiance », mais tous savent qu’ils n’ont pas fini d’en acheter, quand ils ne les dérobent pas tout simplement lors d’un séjour à l’hôtel, où elles sont disponibles et dépareillées, ce qui ne décourage pas toujours les resquilleurs.
Les « sans confiance » ont conquis les cœurs en même tant qu’elles amadouaient les porte-monnaies. Juste quelques pièces et on était chaussé. Qu’importe le temps que ça allait durer. C’est de là que ces tongs tiennent leur nom de « sans confiance », parce que, la protection qu’elles offrent peut être éphémère. En fait, ce qui est préoccupant est qu’on ne peut pas savoir si elle sera éphémère ou non. Tout le monde sait que ersonne ne peut savoir le jour, ni l’heure, ni l’endroit, ni les circonstances que les « sans confiance » choisiront pour escamoter définitivement la confiance placée en elles. Tchaaak, la bride se coupe comme elle veut, quand elle veut, où elle veut. Pour des raisons qui n’ont souvent rien à voir avec la vieillesse et l’usure du produit. Une rupture brusque et brutale qui laisse donc le propriétaire aussi intrigué qu’exaspéré. Tout cela n’empêche pas qu’on fasse avec les « sans confiance » comme si ces « babouches » seront éternelles.

Aujourd’hui, les tongs permettent de laisser voir si on a de beaux pieds, avec de beaux orteils ou pas. Les « sans confiance » peuvent donc être un outil de séduction. Il n’y a pas mieux pour exhiber sa pédicure, et même ses bijoux de pieds. Pour les fétichistes des pieds, les tongs sont une fenêtre sur l’assouvissement de leur penchant.
Même si on chérit volontiers ses « sans confiance », mais on n’hésite pas à s’en débarrasser quand vient le moment de fuir à toute jambes devant un danger. Il n’est pas rare aussi que la lanière en caoutchouc des « sans confiance » soit recyclée en rustine pour colmater un pneu crevé.
Les fashionistas ont entrepris de revisiter les « sans confiance » en les costumisant avec des tissus spéciaux comme le ndop, le toghu et le bogolan. Avec du bois ou du cuir. Perles, boutons, paillettes, fleurs, objets sculptés, travaillés, tout y passe pour offrir une personnalité nouvelle à l’antique « sans confiance ». Il faut noter que le processus de « tuning » ne rend pas forcément les « sans confiance » dignes de confiance. Vous pouvez mettre des diamants dessus, la rupture arrivera quand elle arrivera.
Les témoignages à travers le monde, dévoilent des sentiments d’amour-haine pour les valeureuses tongs. Quand on veut mettre l’accent sur le bruit indiscret qu’elles font, on les appelle claquettes, comme en France et dans plusieurs régions francophones, notamment en Afrique de l’Ouest, où on peut les entendre appeler « pet-pet, ou samara. Les Ivoiriens les appellent tranquillement « en-attendant », c’est-à-dire des sandales qu’on porte en attendant de pouvoir s’acheter de vraies chaussures. Les sandales s’en foutent qu’on se moque d’elles, elles qui côtoient fièrement de coûteuses chaussures de marque, et qui ont la confiance de leur utilité.
Quant à l’anglais, il utilise le terme Flip-Flop, en référence au bruit typique que ces chaussures produisent quand on marche.
Gougoune au Québec, clic-clac ou simplement sandale. Nu-pieds en Suisse. Slache en Belgique francophone mais plus particulièrement à Bruxelles, ou encore savate (savates deux doigts). Chez les professionnels de la chaussure, on utilise parfois le terme un peu plus technique d“entre-doigt”. Aux Philippines, on les appelle tsinelas. En Amérique latine, chanclas. En Afrique du Sud, slops. Pantoufles aux Bahamas. « Jandals » pour les Néo-zélandais. Le nom « jandals » est une combinaison des mots « japonais » et « sandale ».

En Pologne, « japonki ». Chez les tchèques, « žabky ». Sayonares en Grèce.
Les grandes marques ont décidé de faire rentrer les tongs dans le domaine du luxe, avec des modèles qui vont jusqu’à 15.000 euros.
Finalement les tongs (qu’un humoriste français a appelé les « strings des pieds » sont comme les fesses, il arrive toujours ce moment là où on est obligé de s’asseoir dessus.
