
Quand les peuples se rencontrent, les cultures se mêlent et s’entremêlent. La langue est le module par excellence où le crash des cultures est palpable. Des éléments de langage passent alors d’une communauté culturelle à une autre, s’intègrent à la grammaire, à la lexicologie et à la phonétique des vis-à-vis. Nous allons découvrir comment des éléments de langage étrangers ont trouvé leur place au Japon et au Cameroun.

JAPON: le rōmaji pour intégrer les mots venus d’ailleurs.
L’écriture japonaise, en plus des logogrammes que sont les kanjis (漢字), dispose de deux syllabaires: les katakanas (片仮名) et les hiraganas (平仮名), qui permettent de noter l’intégralité des sons existants dans la langue japonaise.
Il faut y ajouter le romaji dont le principe est d’utiliser des caractères de l’alphabet latin pour retranscrire l’écriture japonaise, ce qui facilite d’ailleurs la prononciation de japonais par les non japonais. En effet, le rōmaji permet aux locuteurs non natifs de lire et de prononcer des mots japonais sans connaître l’alphabet japonais.
L’usage du rōmaji permet de se rendre compte de l’ampleur des différents emprunts aux langues étrangères qui sont venus enrichir le japonais.
Les mots ne sont pas seulement empruntés, on note aussi des adaptations phonétiques pour s’intégrer au système linguistique nippon. Un exemple: le terme français « pot-au-feu » (ポトフ), qui devient en rōmaji potofu.
Voici d’autres exemples de mots importés et leurs langues d’origine :
Technologie (Anglais):
« Computer »: (コンピューター), en rōmaji: konpyūtā.
« Internet » (インターネット): intānetto.
Mais aussi:
Scotch (スコッチ): sukotchi. Vin (ワイン): wain, de l’anglais wine évidemment. Vin blanc (白ワイン しろワイン ): shirowain. Vin rouge (赤ワイン あかワイン): akawain.
Nous avons du russe Vodka ( ヴォッカ) qui devient en rōmaji: vokka.
Comment est-ce les japonais appellent le whisky ? ( ウィスキー): wisukī. Citron ( 檸檬 レモン): remon, de lemon. Framboise (ラズベリー ): razuberī, de raspberry. Café (珈琲 コーヒー): kōhī , de coffee. Jus ( 汁 しる / ジュース): jūsu, de juice. Jus d’orange (橙汁 だいだいしる /): orenjijūsu, de orange juice.
Le français a apporté des mots comme « pantalon »: (パンタロン), pantaron. Prêt-à-porter » (プレタポルテ): puretaporute, oui, puretaporute, c’est comme ça que les japonais disent prêt-à-porter.
Quant à l’omelette: (オムレツ), c’est omuretsu. Les adaptations phonétiques sont très évidentes.

Encore des emprunts:
Adieu (アデュー): adyū en rōmaji. Avant-titre (アバンタイトル): abantaitoru. Au revoir (オ・ルヴォワール o): ruvowāru. Béret (ベレー) se dit tout simplement berē. Bistrot *ビストロ): bisutoro. Bonjour ( ボンジュール): bonjūru. Bourgeois (ブルジョワ): burujowa. Buffet (ビュッフェ ): byuffe. Cadeau/Présent (プレゼント): purezento. Café (établissement), (カフェ): kafe. Chanson (désigne souvent la vieille chanson française.), (シャンソン): shanson. Coup d’État (クーデター ): kūdetā. Crayon (クレヨン): kureyon. Crêpe ( クレープ): kurēpu. Croissant (クロワッサン): kurowassan. Encore (crié à la fin d’un concert), (アンコール): ankōru. Engagement (アンガージュマン): angājuman. Enquête (アンケート): ankēto. Gratin (グラタン ): guratan. Grotesque (désigne exclusivement ce qui a une forme bizarre), ( グロテスク): gurotesuku. Haute couture (オートクチュール): ōtokuchūru. Madame (マダム): madamu. Mademoiselle (マデモアゼル ): mademoazeru. Mayonnaise (マヨネーズ): mayonēzu. Merci (メルシ): merushi. Monsieur (ムッシュ ): musshu. Oh là là ! (オーララ): Ō rara Ratatouille (ラタツイユ): ratatsuiyu. Rendez-vous (ランデブー): randebū.
Restaurant (レストラン): resutoran. Romance ( ロマンス ): romansu. Tout va bien ? / Tu vas bien ? ( ツバビアン): Tsubabian? Très bien (トレビアン ): torebian.
Quelques plats occidentaux:
(グラタン): guratan, pour le gratin. (ハンバーガー): han’bāgā, pour le hamburger. (バナナスプリット): banana supuritto, le banana split. (ピザ): piza pour la pizza. (フレンチトースト): Furenchi tōsuto), pour le pain perdu. *ポタージュ): potāju, pour le potage. (チーズバーガー): chīzubāgā, pour le cheeseburger. (ステーキ), sutēki, pour le rumsteck. (サラダ): sarada pour la salade. (サンドイッチ): san’doitchi pour le sandwich. (スパゲティー): supagetī, pour les spaghettis. Baguette de pain (バゲット): bagetto. Courgette (ズッキーニ ): zukkīni, de l’italien zucchini.
Pour finir :
Afrique (アフリカ): afurika. Europe (ヨーロッパ): yōroppa. Bye Bye (バイバイ): bai bai.

La langue japonaise déjà très riche, fait montre d’une remarquable capacité d’absorption de mots étrangers. Les emprunts vont de l’anglais au français, en passant par l’allemand et l’italien, pour ce qui est des langues occidentales. Les emprunts couvrent des domaines variés, la technologie, le sport, la mode et la cuisine. Ces différents emprunts ne cessent de façonner davantage le vocabulaire nippon moderne.

CAMEROUN : des emprunts qui ont donné naissance à tout une autre langue.
Le Camfranglais est un exemple emblématiques des emprunts qui peuvent se faire entre diverses langues, en l’occurrence, le français, l’anglais, le pidgin-english, diverses langues locales et même quelques touches de verlan, quand on parle du répé (le père) et de la rémé (la mère).
Cette parlure hybride est née à l’aube des années 80, dans le milieu estudiantin, puis a gagné le pays entier. Aujourd’hui, le camfranglais est plus que vivant et sans cesse vivifié par de nouveaux mots et de nouvelles tournures.
On peut être wanda (de l’anglais wonder) par les ways forts, comme le sont les situations abracadabrantes. Quand on est la première à vex (se fâcher, être vexée), en même temps qu’on est aussi la première à cry, ou à crish (pleurer), il faut éviter de sissia (menacer) les gens. Si tu cry avant même qu’on te blow ( frapper), tu n’est pas différent d’un mboutman, un simple d’esprit, un gogo, influençable, faible des neurones.
L’argent par exemple a une panoplie d’appellations, les dos, le riz, les mbourous, les fafiots, les yotas, les feuilles, le nkap, etc…
Les revendeuses, qui achètent et revendent, sont les bayam-sellam, (to buy and sell), d’ailleurs, pour attirer le chaland, elles crient « ma lost ma keu », qui signifie je vends, je perds ( ma lost market, je perds mon marché, tellement mes pris sont pas). Ne vous y trompez pas, elles ne perdent rien et sont disposées à marchander avec vous.
Des universitaires, sociologues, journalistes, etc se sont penchés sur la dynamique du camfranglais, une langue qui magnifie le « parler ensemble », une étape importante pour la concrétisation du « vivre ensemble ».
Mbout na sick, la connerie est une maladie, le con est un malade qui s’ignore. Seulement, il ne perd rien à attendre, il va lui arriver beaucoup de choses qui, si elles ne le soignent pas de sa connerie, vont le kill tout simplement. Il va die (mourir) les yeux ouverts. Et ça, c’est un truc qui va rester hambock (énerver grave, turlupiner, fatiguer) all le moto (tous les gens) qui le knowaient (de know, connaître).
Erreur for mboutoukou na damé for ndoss, une belle façon de dire qu’on ne peut pas se prévaloir de sa propre turpitude. Le mboutoukou, c’est le mboutman, celui qui économise son cerveau pour on ne sait quoi. Avec ses neurones qui vivent dans la pénombre, il est la proie idéale pour le ndoss, le mbom prêt, le gars très éveillé, l’escroc sans remords, qui profitera de la moindre erreur de sa victime, qui le poussera constamment à l’erreur justement pour en profiter. Dans la vie, il vaut mieux être ndoss que mboutoukou, parce que le ndoss n’est pas toujours un bandit, ni un manipulateur, le ndoss c’est aussi celui où celle à qui on ne le fait pas. Celui qui est vigilant, très wise (sage), qui voit venir l’entourloupe de loin, qui n’a pas froid aux yeux, qui n’a pas peur de prendre des initiatives, qui dirige plus qu’il n’obéit, qui prend le commandement hoha (hic et nunc, sur le champ, sans coup férir, qui arrache son pouvoir).
Quand les blèmes, c’est-à-dire les soucis sont bomayé (qu’ils tombent drus sur un pauvre camerounais, comme les coups ont plu sur Georges Foreman à Kinshasa, lors d’un combat épique contre Muhammed Ali, organisé par Mobutu Sese Seko. Les populations, fans de Cassius Clay qui deviendra Ali après sa conversion à l’islam, criaient, à son arrivée à Kinshasa: « Ali, bomayé! », c’est-à-dire: Ali, blow bien Foreman! Bats-le comme un serpent! Frappe-le jusqu’à ce qu’il oublie son nom!).
Bomayé est un ajout récent au Camfranglais, qui signifie à profusion, sale et mal, mal mauvais (mal signifie aussi beaucoup, genre: la go là est mal belle), de même que mauvais n’est pas toujours négatif, quand une fête bat son plein et que les danseurs rivalisent d’adresse sur la piste, on peut entendre dire: « hayaaa, c’est mauvais sur la piste », un peu comme les ivoiriens disent « on a gâté le coin », le coin on le gâte généralement avec l’ambiance bomayé. Quand il s’agit de coups de points, bomayé signifie qu’on les donne à bras raccourcis.

À côté du Camfranglais, les langues locales ont fait des emprunts aux langues du colonisateur. Je parlerai de la langue que je connais, la langue de ma tribu, le Fông. Ainsi, slipass, qui désigne les babouches vient de l’anglais slippers. Kôbôt, armoire, vient de cupboard. Owoundi, la fenêtre vient de window. Sôbô, le savon, vient de soap. La célèbre injure camerounaise « Chouagne allaye » vient de l’allemand « schwein allei », tous des porcs. Dans le littoral, les Doualas et les Bassa’a appellent le lait miliki, du milk anglais. Tous ces emprunts témoignent de nombreuses rencontres culturelles dont les traces vivent dans les mots que les gens partagent.
Pour conclure, le Camfranglais, la « langue des emprunts », est un bel exemple de complémentarité entre diverses langues, c’est un véritable partenariat linguistique qui préside à une construction identitaire sans cesse renforcée et renouvelée. Les langues, comme les individus qui les parlent, sont obligées de coexister, voire de collaborer en vue de leur enrichissement, il y va de leur survie.
