J’AI DU BON TABAC, VOUS EN AUREZ TOUS

Quand les aborigènes d’Amérique latine rencontrent Christophe Colomb, ils observent déjà une pratique qui va faire des adeptes dans le monde entier. Ces peuples indigènes inhalent de la poudre de tabac, dans le cadre de leurs rituels. Ramené en Europe, le tabac devient populaire au sein des cours espagnoles et françaises. Les portugais le mèneront en Asie, notamment en Chine et au Japon. Il atteindra aussi le Cameroun, au gré des pérégrinations de divers colonisateurs. Le tabac est passé de remède contre les maux de tête et de dents, les insomnies, la toux et les migraines, vendu en pharmacie, à une substance psychotrope particulièrement additive dans sa forme moderne: la cigarette.
Au Japon comme au Cameroun, nous allons voir comment les fumeurs enfument leur monde.

L’ART DE FUMER: DU KISERU AUX CIGARETTES HIGH-TECH:

Les portugais introduisent le tabac au Japon vers 1570. L’herbe à Nicot est déjà passée par la cour de France où le tabac n’a pas laissé Catherine de Médicis indifférente. Le diplomate Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, s’est chargé de lui faire apprécier les vertus exceptionnelles de cette herbe presque magique. Il faut dire qu’à l’époque, on ne compte plus les vertus du tabac. Il se fume, mais encore, il se prend, frais ou séché, en décoction, en cataplasme, en jus, en huile, en onguent ou en baume, parce qu’il a la réputation d’être efficace pour soigner les vieilles plaies, les dartres, les gales ouvertes, les rougeurs du visage, les contusions, les piqûres d’insectes. Le tabac a aussi la réputation d’être bénéfique pour la vue, d’avoir des propriétés laxatives, de couper la faim, de soulager les maux de tête et de jambes, les problèmes pulmonaires, notamment ceux des asthmatiques.

Quand cette herbe quasi miraculeuse arrive au Japon, elle est traitée comme une reine qu’on magnifie au cours d’une cérémonie digne d’elle. La cérémonie du Tabako-dō (煙草道, littéralement « la voie du tabac »). La consommation du tabac se transforme véritablement en un art aux codes sophistiqués, répandu au sein de l’élite. Tout comme la célèbre cérémonie du thé (chanoyu), la cérémonie du tabac gagne ses lettres de noblesses. Un instrument particulier, élégant et raffiné participe de cette consécration: le kiseru (煙管).
Certains ont certainement aperçu cette pipe longiligne dans un film ou dans un manga, toujours fumée avec respect par un personnage qui profite de l’élégance de cette pipe.
Le kiseru est une pipe traditionnelle japonaise, longue et fine, faite de bambou et de métal. Le kiseru permet de fumer un tabac à coupe très fine, « fin comme des cheveux » : le kizami tabako (刻み煙草, le tabac haché). Le tabac est réduit en poudre ultrafine, selon un processus traditionnel, afin que sa texture convienne bien aux petits bol des kiseru.

Le kiseru n’est pas seulement une pipe, c’est le reflet d’un art de vivre porté sur le raffinement.
Les roturiers qui ne sont pas autorisés à porter des armes, portent volontiers un kiseru en bandoulière. Le kiseru peut être utilisé comme arme, grâce à ses extrémités métalliques. Certains samouraïs s’en servaient ainsi. L’art de manier le kiseru comme une arme s’appelle le kiseru-jutsu. Les combattants utilisent des kiseru spéciaux qui peuvent mesurer 1,20 mètre de long.
Pendant près de trois siècles, le kiseru est quasiment la seule façon de fumer le tabac au Japon.
À partir de l’ère Taishō (1912-1926), les cigarettes prennent définitivement le dessus au détriment des kiseru même s’ils restent encore populaires.
Cependant, il semble y avoir un retour des kiseru. Ce qu’il faut mettre en rapport avec la dangerosité de la cigarette moderne qui a été établie. La production de tabac kizami, disparue en 1979, a repris. Les jeunes japonais redécouvrent le kiseru, qu’il utilisent en enfonçant un bout de cigarette coupée dans le bol (hi-zara) ou en utilisant le bec (suikuchi) comme un fume-cigarette.
Il y a même des feuilletons et des mangas historiques où les personnages fument le kiseru. Le manga et l’anime Naruto montrent le héros invoquant Gamabunta, une grenouille rouge géante qui fume un kiseru; Happosai dans Ranma 1/2 fume de temps à autre un kiseru ; dans Dragon Ball, maître Kamé Sennin fume également le kiseru.

Pour contourner les risques sanitaires liés à l’inhalation de la fumée des cigarettes traditionnelles, les japonais essaient des alternatives innovantes. Ils s’orientent vers des produits réputés moins nocifs, tels les cigarettes électroniques, le tabac chauffé ou les sachets de nicotine. En effet, la cigarette électronique présente l’avantage de ne pas contenir de tabac et elle fait intervenir, lors du processus de chauffage, un aérosol contenant de la nicotine et non pas de la fumée. En termes de réduction des risques pour la santé, les sachets de nicotine sont encore meilleurs. Certes, ils contiennent de la nicotine, mais ils ne contiennent pratiquement pas de substances chimiques nocives, tels le goudron, le monoxyde de carbone, comme les cigarettes traditionnelles.
Quant au tabac chauffé, son efficacité se pose en ces termes: en l’absence du processus de combustion, le profil chimique du tabac s’avère moins néfaste.
Le Japon est le premier pays dans le monde où Philip Morris International, le célèbre cigarettier, a lancé dès 2014 la commercialisation du tabac chauffé, avant de lancer le produit dans d’autres pays. On estime qu’environ un fumeur japonais adulte sur deux utilise un dispositif pour chauffer le tabac.
L’explication de cette tendance est que les japonais sont très friands de technologie et adoptent volontiers les innovations high-tech avant les autres pays. L’utilisation des dispositifs pour chauffer le tabac étant relativement simple, ils se sont répandus sans aucune réticence, notamment à Tokyo et dans d’autres grandes villes japonaises.
Après avoir érigé l’art de fumer au summum de la sophistication, les japonais vont aux devants de l’innovation, avec l’ambition à terme de remplacer les cigarettes traditionnelles par des alternatives sans combustion.
Il s’agit ainsi de « l’art de fumer sans fumée », c’est-à-dire avec des risques sur la santé mieux contrôlés.

DU NSOAN À LA CIGARETTE QUI MONTRE LA MALADIE

Comment ne pas se souvenir de ces braves grands-mères, adeptes du nsoan, le célèbre tabac à priser local? Leur visage parsemé de rides s’illuminait le temps de la sainte prise. Un séquence impressionnante pour qui l’obsevait la première fois. La main sûre, la super mamie ouvrait un vieux tube d’Efferalgan, d’Aspirine ou de Doliprane, effervescents. Là dedans tenait sa poudre-panacée. Elle versait une petite quantité d’une poudre noirâtre dans sa main. Pinçait, entre son pouce et son index, un petite quantité de cette poudre qu’elle positionnait en l’entrée de sa narine. Elle aspirait alors la poudre à tabac, de toute ses forces, à plein poumons. Petit frémissement des narines dilatées, roulement et écarquillement des yeux (parfois avec un léger début de larmes dans les coins), plissement du nez, ouverture de la bouche, torsion des lèvres… puis… éternuement. Un terrible éternuement qui affolait poules et coqs qui s’enfuyaient comme si un diable de cuisinier-volailler était à leurs trousses. Une fois la bourrasque apaisée, l’aïeule restait là, passablement sonnée, mais aussi avec l’air un peu farouche à cause de ces poils rougeâtres et broussailleux qui lui sortaient des narines, comme s’ils voulaient remplacer une moustache absente ou peu fournie.
L’usage du nsoan n’était pas facile, vu avec des yeux d’enfants. C’était une lubie de vieux à laquelle on espérait échapper, pour ne pas être moqué comme on se moquait soi-même des vieux et de leur étrange rituel qui laissait des choses dégoûtantes s’échapper des narines qui semblaient traumatisées par la pratique.
Le tabac à priser est l’une des plus anciennes formes de consommation des feuilles de tabac. Celui de nos grands-parents était constitué de feuilles de tabac séchées au soleil et broyées, pour obtenir cette poudre qui était aspirée, d’une manière plus ou moins spectaculaire, par voie nasale. Les narines qui avaient épousé le nsoan ne semblaient pas en sortir indemnes. D’ailleurs, quand le consommateur se mouchait, le liquide noirâtre-rougeâtre qui en sortait n’était pas des plus rassurants. Et cet éternuement, cet éternuement caractéristique… Pour la petite histoire, le pape Urbain VIII était un détracteur du tabac à priser. Au point d’interdire sa consommation dans les églises et de menacer d’excommunication les preneurs de tabac à priser, y compris les prêtres. Il estimait que l’acte d’éternuer était trop proche de l’extase sexuelle. On pouvait jouir d’éternuer, pas Pas moins que ça. Une substance qui favorisait des plaisirs coupables était le meilleur instrument du diable pour égarer les brebis.

Nos grands-parents plantaient généralement leur tabac derrière les cuisines, pour le couper et le consommer à l’envi. Dans mes souvenirs, toutes les vendeuses étaient des femmes, 5 ou 10 FCFA le petit ballotin d’une cuillère à soupe de tabac. Les prix ont certainement changé. Il fallait conserver sa réserve bien au sec, parce que le produit extrêmement volatil ne supportait pas du tout l’humidité. Les grands-mères gardaient leur tubes de Doliprane-tabac comme la chose la plus précieuse au monde, qui leur permettait de maintenir leur vieux corps d’attaque, en plus de garder l’œil vif et la jambe alerte.
Jamais sans mon nsoan. Quand la vie prêtait à rire, on riait davantage après avoir inhalé sa pincée de nsoan. Il arrivait aussi qu’on pleure plus que les autres à cause de son nsoan. Il n’y avait pas mieux que le nsoan pour affronter les vicissitudes de l’existence, selon les fans-preneurs.
La dépendance s’est bien sûr installée. La journée était ponctuée par les occasions de consommer son péché mignon; après la prière du matin, après le petit-déjeuner, sur le chemin qui menait aux champs, sur le chemin de la rivière, pendant la pause, sur le chemin du retour au village. Et quand on n’avait plus la force ni l’âge des travaux champêtres, on consommait son nsoan, assis à sa véranda, la tête envahie de souvenirs de la vigueur d’antan. Une vigueur qui faisait semblant de revenir le temps d’une inhalation, pour s’en aller avec cet éternuement et cette toux qui pouvaient fatiguer, sans jamais décourager le consommateur, au contraire. .
C’est que le tabac à priser a ses avantages et ses inconvénients. Contrairement aux cigarettes, le tabac à priser ne brûle pas lorsqu’il est consommé et aucune substance toxique comme le goudron ou le condensat n’est utilisée lors de sa fabrication. Comme il n’y a pas de fumée, le tabac à priser peut être fumé dans des endroits où il est interdit de fumer. Cela signifie également que l’entourage ne sera pas dérangé lors consommation. Un autre avantage réside dans le fait que les produits sont biodégradables et ont donc peu d’impact sur l’environnement.
Les grands-parents disaient comment il n’y avait pas mieux que le nsoan pour déboucher les narines et soigner le rhume; qu’il faisait reculer la paludisme et la grippe; qu’il stabilisait l’humeur et clarifiait les idées. Personne n’avait le courage de ne pas le croire.
Certains vieux étaient vexés d’entendre leurs enfants leur dire que c’est le nsoan qui avait certainement fragilisé leurs poumons et leur cœur, qu’il était responsable de l’inflammation de la muqueuse nasale dont ils souffraient. Ils ne voulaient pas entendre parler de ces dangers là, qui pourtant étaient réels.

La cigarette moderne a peu à peu confiné le nsoan au village, pour l’abandonner à quelques vieillards nostalgiques. Entre les mains des camerounais ont défilé et défilent encore des cigarettes de marque Marlboro, Benson & Hedges, Minty, L&B, Delta, Pall Mall, Time, Aspen, Rothmans. Celle qui a le plus marqué les esprits et qui est à l’origine du nom de baptême du quartier le plus huppé de Yaoundé, qui en abritait l’usine, c’est la Bastos. Son slogan est encore connu de la majorité, même si les cigarettes ont disparu: « Bastos, toujours jeune ». Un slogan étrange pour un cigarettier, il faut de l’audace pour associer la cigarette, qui a des effets délétères sur la peau, à l’extrême et éternelle jeunesse. C’est vrai que sous d’autres cieux, certains n’ont pas hésité à associer la cigarette aux performances sportives. Finalement est arrivée l’heure de la sensibilisation tous azimuts, alors que la facture sanitaire s’aggravait en même temps que la liste des effets indésirables du tabagisme s’allongeait. Il est apparu qu’il fallait à tout pris décourager les gens de fumer.

Le Cameroun a hérité d’une méthode implémentée en France. Ainsi, les jeunes camerounais qui n’ont pas vécu l’époque du tabagisme décomplexé n’en connaissent aujourd’hui que le côté lugubre. Il y a des images cauchemardesques sur les paquets de cigarettes, qui sont censées rappeler au fumeur ce qui l’attend s’il n’arrête pas de fumer. Les fumeurs achètent leur paquet de cigarettes et fument comme s’ils n’avaient rien vu. Même quand ils voient bien les ravages du cancer de la gorge étalés sur leur paquet de cigarettes, ils espèrent que le malheur frappera quelqu’un d’autre.
Heureusement, d’après le ministère de la santé, les camerounais fument de moins en moins. Une tendance baissière qui n’occulte pas la montée en force d’autres drogues, surtout dans le milieu jeune.
La fumée de cigarette à tellement fait son temps et est tellement condamnée qu’on parle même du retour du tabac à priser en Occident. Ce retour est-il possible au Cameroun ? Verrais-je encore des narines aux poils noirâtres-rougeâtres ? Entendrais-je encore ce terrible éternuement ?

Je conclurai tout de même sur une note d’optimisme: le tabagisme classique diminue de manière générale. En effet, en 2024, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 956 millions de personnes consommaient encore des produits à base de tabac contenant de la nicotine dans le monde, alors qu’elles n’étaient encore que 1,3 milliard au début du millénaire. Alors, moins de toux, d’éternuements, et plus compliqué, de cancers, en perspective.

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