LE PLACENTA EST MORT, VIVE LE BÉBÉ!

La délivrance du placenta est la seconde partie de l’accouchement, une séquence aussi délicate et chargée de symboles que la parturition elle-même. Cette petite galette hyper vascularisée, produite par la même cellule souche que l’embryon et collée à l’endomètre dans l’utérus par le cordon ombilical, sert d’intermédiaire entre la mère et le fœtus. Le placenta fait l’objet de diverses pratiques et rituels, alimente des mythes, des légendes et des croyances. L’enterrement du placenta est une pratique traditionnelle que le Japon et le Cameroun partagent, nous allons aussi découvrir le sort que la modernité réserve au placenta.

JAPON: de l’enterrement à un usage esthétique ou médical.

Le placenta ( 胎盤 ) est désormais considéré comme un résidu anatomique humain, qui est géré par les hôpitaux, qui sont libres de les destiner à la science ou à des usages cosmétiques.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Selon les usages traditionnels, le placenta était enterré dans des lieux à forte signification symbolique. Notamment à l’ombre (pour le protéger des ardeurs du soleil), sous le seuil d’une maison ou à l’intérieur de la maison (pour protéger le foyer et renforcer sa fécondité), sur la route, dans la montagne, dans les propriétés privées, dans le jardin, etc.
L’enterrement du placenta était lié à la protection du nouveau-né et de la mère.
L’idée prépondérante étant que le placenta était une matière organique pourvue d’une aura spirituelle: c’était l’ange gardien du bébé. Le placenta-protecteur tenait aussi pour un intermédiaire efficace, en permettant un passage en douceur du monde aquatique du ventre, au monde aérien qui s’ouvre avec la délivrance du fœtus.

Même si quelques rares placentas et cordons ombilicaux sont encore renvoyés à la famille à la sortie de l’hôpital, les autres suivent une destination qui n’enlève rien au prestige spirituel du placenta. Ils sont récupérés et exploités par la médecine et utilisés dans des traitements pour la santé et la beauté. Les produits dérivés du placenta sont approuvés par la loi et la science.
Les japonais peuvent profiter des bienfaits des injections de placenta en vue de favoriser la régénération cellulaire, mais aussi pour leur effet anti-âge, et pour le traitement des maladies hépatiques et inflammatoires.
La cosmétique japonaise offre un panel de produits à l’efficacité avérée, des crèmes et gélules rajeunissantes et régénératrices pour lutter contre le vieillissement et améliorer la peau, qui, toutes, font recours aux propriétés quasi-miraculeuses du placenta.
Des produits comme Laennec et Curacen, approuvés par le Ministère de la Santé japonais, vulgarisent les utilisations médicales et esthétiques du placenta. Utilisés pour leurs propriétés régénératives et anti-âge, ils sont réputés pour améliorer la santé du foie, revitaliser les cellules, renforcer le système immunitaire, améliorer la qualité de la peau, et augmenter l’élasticité cutanée. Les injections peuvent aussi aider à traiter des maladies inflammatoires, la fatigue chronique, ou des problèmes de peau comme la dermatite atopique.

En somme, même si la science s’est emparée du placenta au Japon, le placenta reste perçu comme une « galette de vie » qui regorge de trésors de santé.

CAMEROUN: frères de sang que la vie sépare, heureusement.

Après la naissance du bébé, le « deuxième accouchement  » requiert lui aussi autant de vigilance que le premier. L’expulsion du placenta et du cordon ombilical complètent l’action de la délivrance, et ouvrent la porte à toutes sortes d’actions de « protection  » du nouveau-né. Alors qu’il est tendrement blotti dans les bras de sa maman, son double symbolique accompagné du cordon ombilical, son frère de sang avec qui il a partagé un ventre, prend la direction d’un endroit où il sera enterré. Un endroit qui sera considéré comme la terre d’origine du nouveau-né, parce qu’un cordon ombilical, cette fois-ci spirituel, le reliera toujours à l’endroit choisi. Selon les tribus, c’est soit les hommes, soit les femmes qui se chargent de trouver le site d’ensevelissement. Il n’est pas rare que des adultes ne sachent pas exactement, l’endroit précis de l’enterrement de leur placenta, ils savent que c’est quelque part dans le village, ou dans la ville. Parce que les villages sont les sites de prédilection, les placentas et cordons ombilicaux voyagent fréquemment pour rejoindre le village, leur dernière demeure. Il arrive aussi que pour certaines raisons on soit obligé d’enterrer le placenta en ville, il le sera au domicile des parents, de préférence s’ils en sont les propriétaires.

On enterre généralement le placenta sous une grosse pierre, sous un arbre, sous un bananier, ou sous tout autre endroit stratégique de son choix (certaines femmes reviennent se recueillir sur site de l’enterrement de leur dernier placenta expulsé, quand elles rencontrent des difficultés pour concevoir à nouveau).
On n’enterre pas toujours le placenta et le cordon ombilical au même endroit. Dans certaines tribus on ne met pas le cordon ombilical dans le sol, plutôt dans les airs, dans les hauteurs d’un arbre fruitier ou d’un palmier à huile, pour avoir beaucoup de fruits et du bon vin de palme. D’autres enterrent aussi le placenta sous le foyer de la cuisine (on peut y enterrer tous les placentas d’une fratrie). De toutes les façons, il faut enterrer avec soin, parce que si les animaux domestiques ou sauvages déterrent et mangent placenta et cordon ombilical, la nouvelle maman souffrira de maux de ventre chroniques qui pourraient détériorer gravement sa santé.
Avoir son placenta enterré quelque part c’est avoir un lien de sang avec l’endroit. C’est pourquoi on peut entendre dans les rues de Yaoundé : « c’est même quoi avec cette petite ville, dans laquelle tu tournes en rond, que tu ne veux jamais quitter, comme si on avait enterré ton placenta dans un coin là-bas ? ». Dans les séances de délivrance menées par certains pasteurs des églises réveillées, des croyants tourmentés apprennent souvent que leur malheur vient d’un mauvais esprit qui a récupéré leur placenta au moment où on l’enterrait. Un mauvais esprit qui a alors établi une connexion directe avec sa victime, via le placenta enseveli. De la connexion à la possession, le pas a été vite franchi, et l’infortuné est désormais une marionnette entre les mains d’un esprit maléfique. Pauvreté, solitude et infertilité, tel est le lot de celui qui a été happé par le biais du sang placentaire et ombilical. Il sera délivré comme s’il avait été possédé par un virulent lieutenant de Belzébuth.

Le lien de sang entre le placenta et le fœtus est la base commune de rituels d’enterrement du placenta qui, nous l’avons dit, divergent selon les tribus. C’est par le sang qu’on piège les individus, le sang sauve ou condamne, alors le placenta richement vascularisé pourrait susciter quelques tentations chez les sorciers et autres personnes mal intentionnées.
Les camerounais enterrent donc placenta-cordon ombilical, loin des regards indiscrets et potentiellement prédateurs. Cette coutume est une protection contre la sorcellerie et les attaques mystiques. Le placenta et le cordon ombilical sont des résidus organiques plus que précieux, encore reliés spirituellement au nouveau-né, qu’il ne faut pas laisser à la merci de mauvais esprits, sorciers et mauvais génies, qui pourraient les utiliser pour se livrer à des pratiques magiques et maléfiques qui nuiraient autant au nouveau-né qu’à des tiers. Il faut ensevelir l’enveloppe-bouclier, afin que rien ne passe par là pour atteindre à nouveau l’enfant né, afin que des potions maléfiques aux extraits placentaires et ombilicaux ne soient pas confectionnées pour semer le malheur alentour.

Le placenta est le lien entre ce qui est tourné vers la vie: le bébé, et ce qui retourne à la terre et aux ancêtres.
C’est le placenta qui protège et nourrit l’enfant pendant la grossesse, quand son rôle d’enveloppe et même temps que de bouclier s’achève, par son expulsion, il faut l’enterrer. Non seulement pour relier le nouveau-né à la terre de ses ancêtres, mais aussi pour lui offrir une protection spirituelle. La protection du placenta et du cordon ombilical est à la fois organique et spirituelle.
Eu égard à ce point de vue, il y a presque une obligation d’enterrer le placenta, comme on le ferait de tout corps humain mort et même de toute partie séparée du corps humain, par respect pour l’humain tout simplement.

Au Japon comme au Cameroun, le placenta expulsé peut donc toujours servir, soit pour la science de la santé, soit pour la science de la maladie et de la malédiction. Aussi longtemps que naîtront les hommes, le placenta et le cordon ombilical continueront de vivre une mort salutaire.

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